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Réflexions théologiques et environnementales sur l'actualité

Vivre Dieu IV

Du Dieu de l’enfance au Dieu de l’adulte

Dans mon enfance, Dieu a toujours été présent. Je me souviens des moments de prière le soir avec ma mère ou mon père avant de s’endormir. La prière commençait rituellement par bon Jésus… et on mettait devant lui les événements du jour, surtout, je crois, les personnes rencontrées. Il s’agissait d’une conversation à laquelle on m’initiait dans toute sa simplicité. Quand ai-je abandonné cette prière au bon Jésus ? Est-ce à la suite de mes premiers émois affectifs – précoces – et de la recherche compulsive qu’ils ont entraînée ? Est-ce dans le remue-ménage de l’entrée en âge d’adulte avec son cortège de recompositions intérieures ? Je ne sais.

Par contre, je sais la nostalgie de cette relation confiante qui est restée, comme aussi ici, une trace. Invisible trace, mais plus réelle que toute marque dans la chair.

Ce Dieu de l’enfance est aussi celui des récits entendus, illustrés, coloriés, racontés avec ces personnages qui deviennent comme des compagnons de jeu, comme les ancêtres dont parle aussi la grand-mère et qui viennent faire partie de mon existence alors.

Vivre avec Dieu est alors naturel. Avec un père pasteur, comment ne pas vivre dans cette familiarité ? J’ai retrouvé cette familiarité beaucoup plus tard, près de Cluj-Napoca, en Roumanie, en observant un fils de pope passer en jouant, durant l’office, de part et d'autre de l’iconostase. Nous étions de la même confrérie, par delà la langue et la culture… Pour nous, il n'y a pas de séparation entre le sacré et le profane, puisque notre père[1] participe des deux : il ne cesse pas d'être pasteur comme père (pope) et père comme pasteur (pope).

Naître handicapé ne facilite pas la relation à Dieu. Je lui en ai voulu de cet état d’imperfection si évidente qu’elle est comme une tache au milieu du visage, un rappel permanent d'un péché originel inaccessible. Etre handicapé, c'est par le rappel du regard des autres, porter en permanence la conscience d'une imperfection visible. Etre handicapé, c’est témoigner d'un raté du développement, du péché au sens non d'une faute, mais d'une incapacité de principe à vivre selon le schéma d'origine de l'humain, ce schéma en projet dans la rencontre de mes deux gamètes créateurs. La question restera longtemps celle du Pourquoi ? Comme le pourquoi, inlassablement répété, à haute voix, d'une jeune fille, handicapée mentale, d'un hôpital psychiatrique breton où j'ai fait un stage d'animateur. Il faut en effet du temps pour découvrir que « ni moi ni mes parents n’ont péché », selon la formule de l’évangile de Jean[2]. C’est un des aspects de la libération qu’a produite sur moi cette lecture !

Comment être autrement que l'handicapé que je donne à voir ? En sublimant ses élans, en s’étourdissant dans leur satisfaction, en développant un regard acéré sur ceux qui vous entourent ?

Et si se soigner c’était se soumettre à la volonté des grands qui vous veulent autre qu’ils vous ont fait ? Si c’était abdiquer son propre vouloir pour devenir autre dans le regard des autres ? Ambivalence : je veux et je ne veux pas guérir. Guérir serait perdre le statut d’handicapé, l’excuse toujours bonne à ressortir dans les situations d’évaluation un peu précise. Se cacher derrière ce fait indépassable, objectif croit-on.

Alors guérir, c’est une foutaise ! Et tant pis si je dois en crever... Tout sauf l’indépendance et cette responsabilité insupportable devant un Dieu intransigeant, jaloux, injuste, arbitraire…

Cette colère là est toujours prête à remonter quand on l’évoque, quand je l’écris. Cette colère là, je l’ai tue – qu’a-t-elle tué ? – et elle s’est camouflée, parfois, derrière un personnage manipulateur à défaut d’être efficient. Elle n’est jamais loin, prête à agir contre mon gré à remonter ici ou là quand je ne m’y attends pas.

Alors Dieu… je n’ai pu en discerner la vérité que quand une femme, la mienne, m’a donné mon statut d’être complet, d'humain et d'homme… C’est en effet ensemble que nous avons commencé à construire notre conception nouvelle et adulte de Dieu. C’est ensemble que nous avons parcouru à la fois les chemins de la vie de couple, de la vie professionnelle et sociale et l’initiation spirituelle. Cette dernière venant attester de la validité du chemin parcouru.

Je me souviens comme hier de cette discussion avec elle, à Paris à la station Sèvres Babylone, en descendant du bus. Brusquement, le récit des pèlerins d’Emmaüs[3] devenait lumineux : en cet homme ordinaire qu’ils ne reconnaissent pas, les deux compagnons retrouvent, re-connaissent le Christ avec lequel, pourtant, ils ont dû cheminer au moins quelques mois. C’est cette reconnaissance qui devenait pour moi éclairante. Dieu n’était plus quelqu'un d’extra-ordinaire, de magique devant lequel je devais abdiquer ma propre raison, mais il se révélait, dans ce récit, comme l’expérience la plus bouleversante qu’un humain puisse faire.

Ce récit ajoutait à cela l’impossibilité d’enfermer Dieu, le Christ-Jésus, dans une image, une dogmatique : il disparaît au moment même où il est reconnu. En même temps il venait dire que c’est dans l’acte de transmission du récit d’humain à humain que la réalité divine se vit…

Pour moi, le chemin devenait clair, possible, et non contradictoire avec ce que j’essayais de construire comme jeune scientifique.

Il me faudra d’autres expériences, d’autres épreuves pour que je puisse faire d’une part, l’expérience de la réception de la grâce, et d’autre part celle de la correction fraternelle ; enfin, au long court, il me faudra l’expérience de l’ascèse d’une psychanalyse, redémarrée trois fois, pour regarder en face les traces inconnues que d’autres ont déposées et/ou dont j’ai héritées sans le savoir… Il faut du temps pour comprendre qui on est vraiment, ce qui vient de ses propres expériences, ce qui vient de l'histoire – ou de la préhistoire – personnelle, familiale. Il faut du temps pour entendre avec le cœur la parole des autres sur soi. Il faut du temps pour se connaître un petit peu !

[1] C’est évidemment aussi le cas d'enfants de femmes pasteurs…

[2] Evangile de Jean, chapitre 9, verset 3 .

[3] Récit en l’évangile de Luc, chapitre 24, versets 13 à 35.

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