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Réflexions théologiques et environnementales sur l'actualité

Vivre Dieu. 1ère partie

Le texte qui suit a déjà 11 ans, mais je m'y reconnais bien encore.

Dieu dans mon histoire

 

Dans mon histoire, Dieu intervient très tôt comme une instance devant laquelle je dois, seul, me situer. Devant laquelle je suis appelé à répondre, seul, de mes actes. Il me faudra un cheminement parfois indirect pour arriver à ce que je crois aujourd’hui : un Dieu inséparable de l’homme qui le confesse et en même temps une instance qui n’est pas uniquement intérieure mais aussi extérieure. Contradiction ? Peut-être, mais évidence de plus en plus présente. Dieu n’existe pas, Dieu est[1]. C’est dans ce raccourci que je peux résumer l’expérience fondamentale du croyant que je suis : je n’ai pas rencontré un Dieu qui aurait préexisté à ma conscience, mais j’ai fait avec d’autres l’expérience d’un Dieu au fond de mon être, dans la communion de nos êtres, indissolublement. Il est là, pour autant que je veuille lui accorder attention. Il se développe en moi au fur et à mesure de mon développement. IL EST ! C’est bien la même expérience que fait Moïse, selon le récit du Livre de l’Exode[2]. Il rencontre sur son chemin d’exilé celui qui s’affirme comme celui « qui a été, qui est et qui sera2 », le Dieu des pères. De cette expérience réelle ou mythique – celle de Moïse – va sortir tout le développement de la Bible. C’est une expérience du même ordre qu’avait fait Abraham, auparavant, selon ces mêmes écritures !

Je ne crois pas à un Dieu qui décide, fait, exige, a un projet, se repent, se met en colère, est satisfait de… et qui, pour dire les choses en une phrase, envoie son fils au casse-pipe pour le salut des humains ! Je ne peux plus croire à un Dieu Père-Fouettard qui manipulerait l’humanité du haut de son ciel ! Je ne peux plus croire à des destins prédéterminés, les nôtres, dans une sorte de monde enchanté où Dieu serait en même temps garant et juge, père et exécuteur des basses œuvres !

Je crois que le Dieu-que-je-rencontre dans la Bible et en Jésus de Nazareth est cette intériorité plus intérieure que ce que je peux concevoir. Il est cette extériorité plus étrangère à moi-même que le plus étranger. Cette entité – cette personne[3]? - est directement concernée, affectée, mise en cause, par mes infirmités, mes joies, mes peines, mes désespoirs, mes élans. Cette entité est en même temps celle qui me console, m’apaise, me met debout, me stimule, me réveille, m’incite.

Dieu est ce que je ressens comme plus vrai que ce que je peux dire, ressentir ou croire. En Jésus de Nazareth, IL est totalement présent, ce qui lui donne d’être totalement humain et divin. Par lui, je trouve un chemin pour devenir moi-même plus humain et plus divin. Non pas que je sois ma propre divinité à moi-même ou que pour les autres il en soit de même. Mais à travers l’exemple de Jésus de Nazareth, de ses dits, de ses gestes, une possibilité d’être pleinement humain se révèle dans l’ordinaire, le blessé, l’handicapé, le frustré, le fragile, le bêtement humain que je suis. Il n'y a plus en Jésus-Christ de séparation entre le divin et l'humain, comme il n'y a plus de sacré et de profane séparés l'un de l'autre. Jésus, tant au travers de sa vie qu’au travers de ses paroles, restaure la vie humaine à sa dimension réconciliée. Ceci n’est pas une donnée objective dans la mesure où nous pourrions atteindre objectivement les véritables paroles et gestes de Jésus ; ceux-ci ne nous sont connus que par des « témoignages ». Je témoigne à mon tour de ce que cette lecture produit en moi une certitude : Jésus est celui qui permet que se réconcilient en moi ces deux polarités de l'existence : l'humain et le divin. De même en Jésus, se réconcilient aussi nos polarités féminines et masculines, de maître et de serviteur, d'étranger et d'autochtone[4].

Ce chemin, je le parcours avec d’autres, sœurs et frères en fragilité et « misère » pour parler comme Jean Calvin ; mais ce parcours n’est aucunement méritoire. C’est une trace, une ligne d’erre[5], avec ses constantes, ses retours, ses accidents, ses points de vue sublimes et ses plongées ténébreuses et effrayantes. Ce chemin n’est possible que parce que j’en connais le point oméga [6] vers lequel tend mon existence : la pleine conformation au Christ, dans le dépouillement progressif de ces enveloppes de dureté et d’aigreur qui emprisonnent en moi cette image et cette ressemblance[7] selon laquelle je me reconnais créé. La Bible m’a fait découvrir le véritable sens – signification et orientation – que peut prendre ma vie. Celle-ci converge avec celle de milliers d’autres, vers un état de réconciliation totale avec soi et les autres. Le but de cette marche est une humanité nouvelle – la Bible parle de Royaume de Dieu ou de Royaume des cieux – redevenue semblable à ce qui est son « projet » initial : la ressemblance et l’image du divin. Mais ce chemin s’inscrit également dans une durée : celle de mon existence. Il y a donc un cheminement à effectuer, et ce cheminement nécessite pour atteindre son accomplissement la perte de tout ce qui fait obstacle à nos relations aux autres humains.

Les mots sont ici piégés : car je me rends compte que quand je me dis créé, je n’annule ni l’étreinte originelle de mes parents, ni le début de ce cheminement fait avec eux, puis avec d’autres. En même temps ce mot dit aussi ce que je perçois. Je ne suis pas seulement cet être de chair et de sang mais une partie de moi est née – naît - progressivement d’eau et d’esprit[8]. Dans la relation, chaque jour renouvelée au Christ, je me découvre des potentialités nouvelles. Je suis – et je deviens- capable de vivre sans être totalement prédéterminé par mon passé et ma génétique : je suis avec Christ en création permanente. Avec Christ, Dieu me crée, me re-crée au présent.

Pour le dire en bref, je ne peux pas croire à un Dieu en-soi, il n’est que le Dieu que je rencontre. Dieu n’est présent que dans un mouvement, une tension, une remise en cause qui sont les caractéristiques de la rencontre avec d’autres humains. Cette rencontre se fait dans la lecture seule ou communautaire de la Bible – ça c’est mon horizon culturel actuel – dans la rencontre avec les autres (que je sollicite et/ou qui me sollicitent), dans ces gestes signes de sa présence que sont les sacrements. Cette rencontre a lieu aussi, mystérieusement, dans ce qu’il faut appeler la prière. Vaste programme que cette prière ! Mais nous en reparlerons.

Dire Dieu risque toujours de faire l’économie du trajet qui mène à lui. Dire Dieu peut toujours courir le risque de donner l'impression d'une expression achevée. Dieu n’est pas un donné à accepter tel quel, en soi, mais un donné : il existe en dehors de ma conscience personnelle, ne serait-ce que dans la conscience d’autres ; il est un donné à recevoir, à fréquenter, à élaborer, à laisser s’élaborer en soi.

Alors si j’écris, c’est bien sûr pour être lu, mais en même temps ce n’est pas pour donner l’illusion qu’ici tout pourrait être dit de Dieu. Si j'écris c'est pour que d'autres que moi osent aussi dire Dieu à leur manière.

 

 

[1] C’est bien ainsi qu’il se présente à Moïse au chapitre 3 du Livre de l’Exode : « je suis celui qui je serai » (TOB), qu’on peut traduire différemment : « je suis celui qui est » ; ou encore « je suis qui je suis » etc….

[2] Autre traduction du même verset qu’à la notre précédente, mais cette fois-ci faisant ressortir l’aspect passé, présent et futur qui est dans le verbe hébreu employé.

[3] Le mot personne est très ambiguë à utiliser ici, en dépit des textes de l’orthodoxie chrétienne : s’agit-il du masque du comédien antique chargé de représenter la figure de son personnage ? S’agit-il d’une personne au sens moderne d’être dans sa totalité ?

[4] Voir l'Epître de Paul aux Galates, chapitre 3, versets 26 à 29, dans le Nouveau Testament.

[5] « Lignes d’erre » au sens où Fernand Deligny parle des lignes d’erre des enfants psychotiques dont il repère les trajets sur le lieu où ils vivent, trajets d'une errance visible dans l'espace ; peut-être peut-on entendre aussi « lignes d’air »…

[6] « Point oméga » expression employée par le P. Teilhard de Chardin pour désigner le point de convergence de l’histoire de l’humanité : Jésus-Christ, qui selon les Pères de l’Eglise, est la « récapitulation » - anaképhaléosis - de l’histoire de Dieu avec les hommes, selon la tradition orthodoxe.

[7] Image et ressemblance, termes qualifiant le projet de la création de l'humain par Dieu dans le livre de la Genèse, au chapitre 1 versets 26 et suivants.

[8] "Naître d'eau et d'esprit" : voir Evangile de Jean, chapitre 3, versets 1 à 21

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