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Réflexions théologiques et environnementales sur l'actualité

Vivre Dieu X (fin)

Un Dieu à vivre en commun

Mais ce Dieu ne peut se vivre seul. L’expérience des moines, des moniales et des ermites renvoie toujours à une communauté extérieure proche ou plus lointaine[1]. Il nous faut nous retrouver à plusieurs pour le célébrer, le communiquer, l'enseigner et le redécouvrir chaque jour. L'Eglise, communauté de ceux qui se reconnaissent appelés, est habitée de la présence de Dieu. Je ne parle ici pas de l'institution, mais de l'Eglise "invisible" qui réunit sans distinctions celles et ceux qui se retrouvent, selon la parole des réformateurs dans une parole droitement annoncée et des sacrements droitement célébrés.

Je sens qu'ici, mes amis non religieux vont frémir ! Faut-il rappeler ce qu'est un sacrement au sens étymologique ? C'est un signe visible d'une réalité invisible. Ce n'est pas la présence elle-même. Ce serait confondre, comme j'aime à le dire, le paquet cadeau avec le cadeau qui est à l'intérieur. Ne restons pas comme certains enfants à Noël, dans la contemplation des papiers et des rubans…

Baptême et cène sont de ces signes qui portent sens. L'ablution comme purification et en même temps passage de la mort à la vie. Le repas comme vie partagée avec les autres et en même temps signe de relation avec Dieu. Notre pratique liturgique nous empêche de reconnaître le caractère sacramentel de tout repas pris en commun et de toute ablution communautaire. Que cette ablution soit physique, ou qu'elle soit spirituelle dans la découverte communautaire simultanée du pardon et de la repentance[2]. Ici, comme en beaucoup d'autres endroits, la pratique des Eglises est devenue exclusive : elles visent à fixer les limites d’appartenance à l’Eglise du Christ, se prenant, elles petites parties, pour la totalité inaccessible… Elles se sont emparé des sacrements et ont mis sur le baptême et la cène des conditions d’accès et de célébration qui les rendent artificielles. Il en est de même avec la bénédiction. Ayant eu, ainsi, à deux occasions, la possibilité de donner une bénédiction paternelle à des couples… j'y ai retrouvé le sens profond de la transmission vraie, dégagée de la gangue religieuse. En vérité je faisais référence à un Dieu, présent pour l'un au moins des époux en cause, et je me retrouvais dans la lignée des patriarches… étrange vertige devant ces gestes qui viennent spontanément !

De même à la fin d'entretien où le partage est profond : l'imposition des mains vient dire ce que les mots ne peuvent exprimer totalement : le lien et le partage secrets et denses qui ont été vécus et qu'il faut provisoirement clore.

Un Dieu qui est libérateur

Ce Dieu que j'affirme retrouver est en même temps celui qui me libère :

§ des accidents du passé : nos vies sont toutes marquées par des accidents de parcours : accidents dont nous sommes responsables et accidents subis. Ils laissent des traces plus ou moins profondes et indélébiles. Le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu de tendresse dont le "regard" me renouvelle au sens qu'il me permet d'être nouveau à mon propre regard. Il faut du temps pour capter ce regard, le supporter et enfin le retransmettre à d'autres. C'est une profonde libération que de le rencontrer, c'est extrêmement libérant de sentir qu'on peut le transmettre. Notre passé n'est pas ce qui peut faire obstacle aux relations. Il n'est pas aboli : il est assumé, les réparations peuvent s'engager et de nouvelles découvertes s'ensuivre, comme une réaction en chaîne.

§ des enfermements : la peur des autres en raison de mes faiblesses me conduit à m'enfermer dans des comportements, des raisonnements et des réactions répétitifs qui blessent et éloignent les autres. Il y a là "compulsion de répétition" pour parler le langage des "psy". C'est pourquoi la découverte de ce Dieu qui me fait nouveau est aussi la découverte d'un Dieu qui m'ouvre des portes que je croyais fermées définitivement. Portes intérieures, portes extérieures imaginaires mais ô combien réelles dans leur capacité de séparation !... Les évangiles mettent en scène bien des guérisons qui sont liées à une telle ouverture. La présence de Jésus faisait parler les muets, bondir les boiteux, purifier les lépreux… Comme encore aujourd'hui la présence d'une personne libérée elle-même est facilitatrice, pour les autres, d'échanges et d'ouverture malgré les obstacles.

Un Dieu qui se joue de nos frontières

Le Dieu de Jésus-Christ, en me libérant intérieurement, me rend capable de devenir, à sa suite, un "franchisseur" de frontières. C'est cette découverte, en particulier, que Paul partage avec les chrétiens de Galatie (partie de la Turquie actuelle)[3] : "Car tous vous êtes, par la foi, fils de Dieu en Jésus-Christ. Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni juif ni grec ; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n'y a plus ni l'homme ni la femme ; car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ. Et si vous appartenez au Christ, c'est donc que vous êtes la descendance d'Abraham ; selon la promesse, vous êtes héritiers". Ainsi, les frontières sociales, sexuelles, raciales et religieuses sont abolies par la contagion de ce Dieu surprenant :

§ Frontières sociales : il n'y a plus parmi vous ni esclave ni homme libre : l'appartenance à un nouveau peuple rend caduques les distinctions fondées sur le statut social. Le chrétien est frère/sœur de tous dans la communauté. Nous avons peut-être du mal à comprendre ce que pouvait représenter cette nouveauté dans le judaïsme du premier siècle de notre ère ainsi que pour les sociétés grecque et romaine dont la stabilité reposait en grande partie sur cette distinction sociale. Aujourd'hui, encore, dans nombre de cultures, ce message reste perturbant et en réalité toujours en devenir. L'abolition des esclavages est une réalité toujours à ressusciter… Nos sociétés inventent de nouveaux partages du travail à nouveau séparateurs, mais aussi de nouvelles conditions d’exploitation de l’humain par l’humain.

§ Frontières du sexe : il n'y a plus parmi vous ni l'homme ni la femme : cette abolition dans la communauté des distinctions liées au rôle des sexes a du mal à s'imposer dans le Nouveau Testament. Paul lui-même oscillera entre cette attitude révolutionnaire et une attitude conservatrice. Ainsi il appellera les femmes à se taire dans les assemblées. Ce n'est un mystère pour personne que dans la société et dans les Eglises encore aujourd'hui bien des progrès sont à faire dans ce domaine. Mais plus, individuellement, notre personne doit aussi se reconvertir en permanence pour éliminer les résurgences toujours vivantes d'enfermement dans des rôles séparés et caricaturaux. Il n'est pas certain, d'ailleurs que la confusion des genres[4] aujourd'hui souvent prônée soit une manière de vivre en vérité cette abolition des frontières !... La distinction ne veut pas dire oppression…

§ Frontières de la race et de religion : il n'y a plus parmi vous ni juif ni grec: Paul vient ici toucher à la racine ce qui, aujourd'hui encore, est distinctif dans les sociétés humaines. Il y a dans son affirmation, une découverte sous-jacente, c'est que le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, n'est plus le Dieu attaché à une culture particulière. Sans cesse, cette réalité devra au cours de l'histoire et aujourd'hui encore, être re-découverte tant est puissante cette certitude que notre manière de croire – de ne pas croire – de célébrer, de vivre des fêtes est la seule et bonne manière.

S'acculturer est une tâche encore à venir pour ceux qui se réclament du Dieu de Jésus-Christ. Entrer dans des cultures en les respectant, sans les détruire, mais aussi, dans chaque culture, débusquer ce qui enferme structurellement les humains, c'est faire œuvre de libération. Notre société française du 21ème siècle est elle-même empêtrée dans sa difficulté à dire que les religions et les races ne sont pas des frontières pertinentes. D'autant que pour beaucoup, races et religions, quand on n'a pas de reconnaissance sociale, sont parfois les seuls moyens d'affirmer sa propre identité et sa valeur.

Le christianisme n'y échappe pas qui regarde – ici, parfois – avec condescendance les autres formes de culte…

Cet écrit, comme déjà dit, n'est qu'un écrit d'étape, il s'est nourri déjà des réactions de bien des amis qui m'ont fait l'amitié d'en lire les esquisses. Mais plus profondément, il ne veut qu'être une occasion d'aller plus loin, de le dépasser, de le bouleverser. Etudiant, j'ai cru, un temps, à la révolution permanente, je crois aujourd'hui beaucoup plus à la conversion permanente : celle que les autres amicalement et/ou douloureusement m'invitent à vivre avec eux. C'est un chemin. Serait-ce que le chemin est aussi – voire plus ? – important que le but ?

L'évangile de Jean fait dire à Jésus[5] : « Je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne va au père si ce n'est par moi… »

J'essaie, avec ceux qui le veulent bien, de marcher avec eux sur ce chemin là.

[1] A la limite, pour le dire avec certains mystiques, le croyant n’est jamais seul qui se tient toujours en présence de la Trinité – un Dieu présent en trois personnes : Père Fils et Saint Esprit - . J’avoue que cette formule d’existence de communauté ne me satisfait pas pleinement.

[2] Il y aurait à redécouvrir, dans notre Eglise Réformée, un rituel communautaire ou individualisé qui permette à ceux qui le souhaitent de vivre une liturgie de réconciliation. Réconciliation entre humains et/ou réconciliation avec Dieu.

[3] Cf. note 3.

[4] Par confusion des genres, je ne vise aucunement la possibilité pour certain(es)s de vivre des relations homosexuelles épanouissantes, y compris dans l’Eglise, mais l’incapacité grandissante des adultes dans notre société occidentale à assumer pleinement leur fonction et leur place de parents sexués.

[5] Evangile de Jean, chapitre 14, verset 6.

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