Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Réflexions théologiques et environnementales sur l'actualité

Vivre Dieu VIII

La Prière (suite)

Découvrir la simplicité des trois mouvements de la prière :

§ Merci – la louange – qui monte de soi vers l'autre. Merci pour ce que l'on vit, pour ce – pour ceux - que l'on rencontre… cette phase initiale est nécessaire pour se remettre en posture légitime : trouver le moyen de dire merci… même dans les moments de détresse ou de révolte, de colère, de protestation. C'est parce que je dis merci que le reste de la prière est légitime. Le merci de la foi est le portail de la relation avec « Dieu ». Un de mes amis, agnostique, a dit en mourant : « merci à la vie ». Pour moi, il était alors « devant Dieu » !

§ Pardon – la repentance - elle naît de cette distance que je constate entre tout ce pourquoi j'ai dit merci, tout ce que je reconnais avoir reçu, et la réalité de ce que je suis capable ou incapable de faire, de dire ou de penser. Il ne s'agit pas de cultiver une culpabilité qui n'aiderait en rien à se relever. Mais de se présenter tel que je suis devant Dieu à mes yeux. Dans cette dernière formule réside toute la difficulté de la prière. Qui est devant qui ? Moi dans ma solitude ? Ou moi devant ce que je redécouvre de ce que pourrait être une vie en plénitude et que je n'arrive pas à accomplir ? Cette étape est un peu l’équivalent de la toilette du matin ou du soir ! L’eau est ici remplacée par l’éclairage de la vérité sur soi, sans complaisance ni culpabilisation.

§ S'il te plaît – l'intercession ou prière pour les autres et pour soi – La prière est acte communautaire. Cela est rendu inévitable avec la prière par excellence qu'est le Notre Père. Mais, de plus, elle n'a de légitimité que dans le rapport aux autres. Quand on regarde l'enseignement de Jésus, selon l’évangile de Matthieu au chapitre 6, la prière est le centre d'un triptyque : aumône – prière - jeûne dans lequel le croyant est en relation avec l'autre, avec Dieu et avec lui même.

S'il te plaît : après la louange et la confession de notre vérité d'être, la demande cesse d'être une demande magique. Elle devient exhortation à soi-même et à l'autre de devenir capable d'agir, par Dieu. Elle invite à transformer nos souhaits en impulsion à vivre, à faire. Cette prière là n’est pas un vœu pieux ! Elle traduit une transformation intérieure tout autant qu’elle en est la condition nécessaire.

Puis, la prière passe par un éblouissement : une expérience spirituelle forte est ce sentiment d'être ébloui par la rencontre qui se révèle au sein de la prière communautaire ou solitaire. Il est difficile de le traduire par des mots tant cette réalité est intérieure et intime. Mais elle est réelle en ce qu'elle produit en soi une manière nouvelle de vivre, qui ne peut plus s'oublier. "Nos cœurs ne brûlaient-ils pas tandis qu'il nous parlait en chemin" : cette interrogation des disciples d'Emmaüs rend parfaitement compte de ce qui se vit là. La prière peut être l'occasion de la rencontre au sens le plus fort du Dieu de Jésus-Christ. Une rencontre qui transforme et met en route vers les autres. Il n'est pas possible de garder cette expérience pour soi. Un ami breton, ancien moine contemplatif, le disait quand il nous[1] confiait l'insupportable présence du divin qui l'avait obligé à quitter le monastère pour partager avec d'autres. C’est là que nous sommes, peut-être le plus au fil du rasoir entre dévoilement et refus du dévoilement. Comment témoigner sans tomber dans l’intimité qui doit être préservée ? Comment se garder de la profanation sans pour autant rester dans des généralités ? Par deux fois, jusqu’ici, j’ai eu le sentiment de vivre de telles expériences.

Une première fois, au cours de la prière personnelle du Notre Père, la certitude s’est faite d’être « environné de forces bienveillantes[2] ». Dieu se révélait au fond de moi comme celui qui prenait en charge tout ce qui me pèse ! J’étais aimé de Dieu ! Un de mes amis m’a récemment confié qu’il avait fait la même expérience alors qu’il priait le Notre Père en se lavant les dents !...

Une autre fois, de nuit, j’ai été réveillé par cette certitude qu’il me fallait répondre de toute urgence à une demande d’engagement. Je ne pouvais que dire « oui » et ce « oui » déclencha alors en moi un torrent de larmes de joie !... Bouleversement pour moi, mais aussi pour l’ami chez qui j’étais - à ce moment là - hébergé et qui m’a trouvé, en larmes, au milieu de la nuit dans sa cuisine ; bouleversement pour mon épouse, aussi. Et puis la prise de conscience s’est faite, plusieurs années après, de la réalisation de cet engagement. Je vis maintenant, au jour le jour, la confirmation de cet appel à l’engagement. Peut-on dire, comme une sœur diaconesse[3], interrogée par la suite : « c’est bien la voix de Dieu que tu as entendue » ? Je n’ose aller jusque là, me méfiant tellement de « prononcer le nom de Dieu à tort [4]» à cette occasion. Quoique…, aurait ajouté Raymond DEVOS.

Enfin, la prière passe par des rencontres : la prière, je l'ai dit, me conduit vers les autres. Tous les autres : grincheux ou aimables, honorables ou enfoncés dans leurs contradictions et leur passé. Des rencontres indépassables quand elles disent le vrai de chaque situation particulière. Des rencontres débarrassées de la peur. L'autre ne me fait plus peur parce que je sais que lui et moi nous partageons la même fragilité. Quels ravages peuvent faire alors des attitudes de certitudes inébranlables ! Les gens péremptoires sont peut-être les seuls qui me rendent muet. Que dire devant un discours clos, se suffisant à lui même et ne laissant aucune ouverture à l'imprévu ? Attendre ? C'est ce que j'essaie de faire. Attendre qu'une fissure se révèle, qu'un lapsus vienne traduire la vérité de l'humain. De même, la violence verbale et physique me laisse sans voix. Je me souviens d'une jeune fille, au temps de mon travail d'éducateur, qui faisait une crise extrêmement violente lors d'un repas. Incapable de supporter la situation, elle avait fui vers le couloir. Je l'y rejoignis et lui murmurai à l'oreille : "De quoi as-tu peur ?" Elle s'effondra en larmes… et nous avons pu alors commencer un dialogue suivi.

Je dois dire que je suis avide de ces rencontres renouvelées. Mon travail actuel de pasteur de paroisse m'en donne l'occasion merveilleuse. De ces visages, de ces histoires de vie, de ces moments de partage riants et/ou intenses, naissent de véritables fraternités de vie. De multiples destinées s'entrecroisent qui construisent un lien vital fort. "L'individu n'est qu'un nœud de relations sociales" aurait dit Karl Marx. Si c'est bien lui qui l'a dit, alors c'est une vérité fondamentale. L'enfant qui naît, l'adulte qui veut se reconstruire, ne le peuvent que dans une construction des rapports avec les autres ou une reconstruction de ce rapport. C'est un travail long et progressif, mais qu'il est bon de voir naître ou de voir renaître ! C'est toujours une existence nouvelle et imprévisible qui surgit, comme une nouvelle créature qui donne envie d'aller plus loin, de poursuivre plus avant le chemin commencé.

[1] Nous : c'était alors un groupe formé d'hommes et de femmes, croyants, agnostiques et athées, engagés dans l'action syndicale et politique mais aussi sociale, dans un poste de SOS Amitié.

[2] «Fidèlement environné de forces bienveillantes » : début d’un poème de Dietrich Bonhoeffer dans « Résistance et soumission, lettres et notes de captivités », Labor et Fides, Genève, 1973. 444p.

[3] Diaconesses : ordre monastique protestant créé au 19ème siècle à Paris. Elles exercent des tâches médico-sociales à côté de leur vie contemplative.

[4] « Prononcer le nom de Dieu à tort » : un des dix commandements selon le livre de l’Exode au chapitre 20 et au verset 7.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article