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Réflexions théologiques et environnementales sur l'actualité

Vivre Dieu VI

Le combat au jour le jour

Une fois parti, c’est parti, une fois l’engagement pris, le chemin se déroule avec ses passages obligés et son cortège d’obligations. Ce sont des contraintes, bien sûr, mais aussi une confrontation quotidienne avec le refus qui est au centre de moi. Ce refus de vivre, ou plutôt ce refus de « vivre comme on-me-le-dit » est là, mais sans pouvoir s’exprimer. Il est refoulé, tu, lui aussi. Il me faut faire le chemin d'une parole réelle sur ce refus. Trouver le courage de le dire, de le mettre en forme, en place, pour moi et pour les autres.

Il y a quelque chose d'étrange à vouloir vivre avec d'autres ce qui fait peu à peu le centre de soi. C'est un paradoxe que de faire de l'intime de soi l’objet de son être vers les autres. La relation à Dieu est de l'ordre de l'intimité profonde, mais le pasteur (le prêtre, le pope, le moine…) est conduit à dire une part de son intimité dans l'espace public sans que cela soit une obscénité. Le pasteur est appelé à dire l'intimité des autres lors de mariages, de baptêmes, d'obsèques, sans s'écarter d'une réserve indispensable. C'est une des raisons de ce refus sans doute lié au souci de la préservation de soi, à la crainte d'en dire trop sur soi. La frontière est fragile à préserver entre le refus obsessionnel - avec son intellectualisme stérile - et le déballage obscène où l’auditeur n’a plus sa place. Il faut trouver la bonne tension pour vivre et aider à vivre.

Il me faut alors dépasser ce refus pour entrer dans l’engagement réel, c’est à dire celui qui se construit au-delà de l’envie, au-delà du plaisir, dans un travail à se laisser naître différent. Parce qu’ici, il s’agit non plus de le vivre pour soi, mais pour et avec d’autres. D’autres qui attendent de soi une attitude, une réponse. Et je retrouve là ce qui me structure : cette épine dorsale extérieure que je m’oblige à choisir pour être sûr de faire. Projeter vers l’extérieur cette urgente obligation que je ne suis pas capable de construire en moi. Il y règne parfois un tel tohu-bohu[1] qu’il m’est impossible de faire réellement. C'est ici que le texte apparaît paradoxalement comme aidant. C'est à son contact que le moi s'oblige à rencontrer un Autre avec qui, contre qui, se dresser. Une parole extérieure vient ordonner les méandres intérieurs d'une pensée qui flotte au gré des affects exigeants.

Préparer une prédication, une étude biblique, un sujet de débat,… c'est aussi se soumettre – se "mettre sous" – une parole qui fait autorité même si on doit la déconstruire, la triturer, la méditer, pour en laisser surgir en soi la force originelle.

Mais il en va de même dans l'accompagnement spirituel que nos anciens appelaient cure d'âme. Ici, c'est à l'écoute de l'autre que résonnent en soi la fragilité, les lignes de forces, les axes qui structurent cet autre. A son écoute, en moi, s'ouvrent des possibles à renvoyer pour avoir infirmation ou confirmation. Dans ce chemin par essais et erreurs l'accompagnement consiste à laisser émerger la vérité de ce que l'autre ne comprend pas en lui. La relation qui s’établit alors entre l’autre et moi est alors de nature quasi amoureuse, et c’est à chaque fois une surprise.

Il faut dans ce travail d'écoute être capable de reconnaître ce qui vient de soi, ce qui vient de l'autre et qui fait écho en soi, ce que je n'arrive pas à comprendre de l'autre. Il y a là un vrai discernement qui est comme méditation partagée… une prière à deux. Il arrive, d'ailleurs, que le temps d'écoute se prolonge aussi en un temps de prière, pour dire vers l'intérieur de soi et de l'autre ce qui a été entendu.

Ici, ce n'est pas de l'étude théorique que naît la capacité pratique, mais dans l'usage de la pratique que se forge une théologie. La mienne naît chaque jour de la confrontation entre ce que je vis aujourd'hui, ce que j'ai reçu comme traces vives des pratiques des parents et des amis - parfois athées – qui m'ont influencé et ce que j'ai reçu comme apprentissage de travail des textes. Ensuite, mon compagnonnage avec la Bible et le temps qui s'écoule construisent une théologie, tant bien que mal édifiée, déconstruite et reconstruite.

Autant je m'engage dans la relation, l'étude, la critique, autant je suis construit par l'extérieur et, alors, l'intérieur se forme. Ma formation théorique devient de plus en plus une formation par, avec et pour les autres. C’est dans le tissage de la relation et des échanges existentiels et en parole que se construit peu à peu un moi spirituel nouveau dont je ne peux pas savoir aujourd’hui ce qu’il sera demain.

[1] Tohu bohu : onomatopée biblique traduite dans la TOB par "la terre était déserte et vide" dans le récit de la création ddu livre de la Genèse, chapitre 1, verset 2.

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