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Réflexions théologiques et environnementales sur l'actualité

Vivre Dieu IX

Et puis Dieu aujourd’hui

Me voici arrivé au terme, non d'une réflexion toujours à recommencer, mais au terme de cet écrit d'étape. Je voudrais esquisser une confession de foi, une proclamation de l'essentiel qui m'habite.

Dieu aujourd'hui, c'est cette ligne de force que je discerne au fond de moi et des autres. Cette ligne est une ligne de tension sur laquelle, quand je m'y situe, me met en cohérence complète. Si je n'y suis pas, alors tout mon être aspire à y retourner[1], car le souvenir de cette cohérence est la plus forte expérience que l'homme puisse faire.

Le croyant est alors relié aux autres qui partagent cette même certitude, il est apaisé dans sa quête de sens, il est convaincu de sa petitesse et de l'amour dont il est environné. Cette tension bienheureuse s'exprime pour moi dans la destinée d'un humain historiquement daté : Jésus de Nazareth, que certains ont perçu de fait comme totalement en accord avec "Dieu" et l'ont reconnu comme "fils de Dieu", lui même se qualifiant de "fils de l'humain[2]". C’est bien « par » Jésus que j’ai accès à Dieu. Il me le rend accessible, compréhensible. Sa vie témoigne de ce que Dieu peut représenter pour un humain quand celui-ci vit en total accord avec lui. En Jésus, avec lui au travers des récits et des témoignages humains, je rencontre un Dieu qui circule avec et parmi les humains, inconnu et pourtant si lumineux quand il se laisse reconnaître. Un Dieu qui passe par nos tentations, nos souffrances, nos doutes et même par cet abandon aux mains des hommes qui lui fait s’écrier : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné » ? [3]. Le Dieu ainsi révélé est totalement concerné parce qui advient aux humains. Il est pris de manière définitive dans la trame de la vie des humains, rendant ainsi définitivement caduque toute religion d’un Dieu au-delà, d’un Dieu ailleurs.

Au travers de Jésus, il a dû lutter pacifiquement contre tous ceux qui ayant échoué à le récupérer pour leur Eglise ou leur parti, ont finalement décidé de l'éliminer. Il est objectivement aujourd'hui présent en tous ceux qui croient en lui et peuvent faire l'objet d'une telle volonté d'élimination. De cette manière, il est vivant aujourd'hui pour qui sait le reconnaître.

Cette certitude me libère de toute tentative de me vouloir autre que je ne suis. Elle m'amène à m'accepter tel que je suis né : avec mes imperfections, mes manques et mes infirmités. Elle me fait découvrir des fraternités à recevoir, nouvelles, chaque jour et à énoncer pour que d'autres trouvent à leur tour leur chemin.

Elle rend possible une relation apaisée aux autres, où le pardon est naturel, la solidarité évidence et l'échange libre.

Dieu est créateur aujourd'hui en tout humain, quelles que soient sa condition, son origine et sa culture. Il est souffle d'inspiration, qui vient rendre "virginal" tout humain qui le reçoit.

Ce Dieu se rend présent dans d'autres traditions que la tradition judéo-chrétienne, en réalité et en profondeur, même si j'ai du mal à le reconnaître au travers de formulations si diverses.

Il s'est révélé de manières différentes au cours de l'histoire et continue à être redécouvert par les humains. Ce Dieu est lié à l'humain, indissolublement. Ce sont, en effet, les humains, et seulement eux, qui témoignent de son action. Mais en plus, c’est dans des destinées humaines qu’il s’est rendu présent : il est cet appel des patriarches à sortir de leur quiétude pour aller « vers une terre promise ». Il est dans cet appel ressenti par tout humain à aller au-delà de sa simple existence ! Il est dans ces questions qui restent au fond de tout humain : « Où es-tu ? Qui t’a dit que tu es nu ? Qu’as-tu fait de ton frère ? » Ces questions[4] ne nous sont, jusqu’à plus ample informé, pas communes avec les animaux, ni même les grands primates. L'humain en est l'image la plus exacte. La Bible l’affirme en disant que l’humain est créé à l’image de Dieu[5]. J’ai dit plus haut ce que je comprenais par « créé ». Il y a là une conviction qui est tout à la fois de l’ordre de l’expérience personnelle : je fais l’expérience, dans ma vie, du Dieu rencontré dans l’autre, lié à lui et sa présence ; mais aussi une conviction née de ce que les récits bibliques viennent en moi confirmer cette humanité de Dieu. C'est dans notre rapport aux humains que nous pouvons vivre le rapport vrai à Dieu.

L'assemblée des croyants constitue l'Eglise. Elle n'est pas limitée aux institutions humaines qui portent ce nom. Elle les dépasse. Les croyants en esprit et en vérité se reconnaissent mutuellement comme frères ou sœurs par delà les frontières de dénomination.

Ils communient dans le même souci de l'autre, image du grand Autre, dans le cheminement avec lui dans les sentiers de l'existence humaine.

L'Eglise n'est pas limitée dans le temps, elle est fraternité d'une communion sans frontière dans le temps et l'espace. Elle est cette assemblée de ceux qui se reconnaissent mutuellement comme appelés à vivre de la Parole et des signes… croyants du passé, du présent et de l’avenir, mais aussi d’ici et d’ailleurs… pourquoi pas même d’autres univers ? Elle est constituée des croyants de confessions et même de traditions religieuses différentes, vivant leur foi en « esprit et vérité ».

Il y a de la vie à participer à cette fraternité, il y a redécouverte de la vie de la découvrir. Cette vie n'a pas de fin, elle est contagieuse dans son surgissement surprenant, la Bible la qualifie de vie éternelle.

Elle nous remplit de joie sereine et non d'une joie superficielle. Joie de retrouver des relations renouvelées. C'est aussi une joie grave et parfois teintée de déception devant les ratés qui subsistent en l'Eglise institution. Communauté humaine, elle n'échappe pas aux imperfections humaines, en elle il y a crucifixion permanente de la Parole qui s'est donnée à elle. Pour le dire autrement : dans les Eglises, comme dans les autres communautés humaines, il est usuel de contredire par les actes les convictions les plus affirmées.

Je sais que cette sorte de credo pourra agacer certain, étonner d'autres, en scandaliser d'autres encore.

Pourtant aujourd'hui, il est temps de désacraliser Dieu. En tout cas le Dieu de Jésus-Christ. Il n'est pas cet "ogre" dont nous avons peur, enfants, et auquel renvoie le livre de Marie Balmary "Le moine et la Psychanalyste[6]". C'est un Dieu qui me renvoie au quotidien, qui se vit, se rencontre, se célèbre dans le quotidien. Il n'est pas plus présent dans les temples, les églises, les synagogues, les mosquées que dans la rue, dans une cuisine, une chambre de malade, une cellule - de prison ou de monastère -, un atelier, une cour de récréation… un compartiment de train ou de métro.

Et c'est bien cela qu'il est difficile de vivre pleinement. Nous pouvons être tentés – ou rebutés - par la religion, ses paroles, ses rites, ses cérémonies, sa musique. En tout cela, bien sûr Il peut être présent. Mais tout aussi bien Il peut en être dramatiquement absent quand les soucis de l'apparence, du beau, du correct, de l'ecclésialement utile, du moral viennent amoindrir la violence d'une découverte inattendue, douce et bouleversante pour les protagonistes.

Mais Il peut tout aussi bien être absent quand notre rencontre tourne à l'échauffement affectif à la transe, au fusionnel et au confusionnel. Quand nous confondons la satisfaction de nos besoins affectifs avec l’impossible satisfaction du désir. C’est dans la suspension vivifiante du désir que le Dieu de la liberté reste présent !

Il peut être encore absent quand le discours se veut absolument rationnel de bout en bout, évitant que les aspérités du "vivre" viennent troubler l'ordonnance de la construction soigneusement élaborée.

Oui, c'est dans le quotidien qu'Il se rencontre, un quotidien fait de gestes simples, de tentatives de belles expressions, d'émotions légitimes et de raisonnements utiles à l'intellect et à la transmission. Vivre Dieu, c'est risquer une expression temporaire de ce qui est permanent (la Bible emploie ici le mot éternel), expression qui permet le partage, la célébration commune.

C'est dans le compagnonnage humain qu'il s'expérimente le mieux. Comme je l'ai dit plus haut, le Dieu auquel je crois est indéfectiblement lié aux rencontres que la vie nous propose. C'est avec les autres que je fais l'expérience de la différence et de la proximité, de l'étrangeté et de la ressemblance, de la compréhension et du mystère indépassable que l'autre demeure toujours.

Il y a, pour moi, comme un appétit sans cesse renouvelé de ces rencontres et de ces partages. Je crois deviner que pour les autres humains il peut en être de même. Qu'ils soient des adultes empêtrés dans leurs difficultés à vivre, ou bien des adolescents faisant l'expérience douloureuse et exaltante de la transformation ou encore des vieilles personnes que la solitude rend avides d'échanges. Ce peuvent être aussi bien des relations moins chargées de nécessité : le voisin qui fait prendre le frais à son chien, la voisine qui rentre de ses courses, le compagnon de métro qui s'écarte pour me laisser passer avec un regard véritablement humain. Quelle joie quand la rencontre se produit, que l'échange, même muet, a lieu quand le courant passe.

[1] Je rejoins, ici, la réplique de Jeanne d’Arc à un de ses accusateurs qui lui demandait si elle s’estimait en « état de grâce » : « Si je n’y suis que Dieu m’y mette, si j’y suis que Dieu m’y garde ».

[2] En général, les traductions de la Bible disent : « le fils de l’Homme », traduisant ainsi l’expression « ben adam » de la bible hébraïque et « uios tou anthropou » de sa traduction grecque. L’homme ici désigné est le même que celui du premier récit de la création en Genèse 1, avant que la distinction entre mâle et femelle n’apparaisse au deuxième récit de Genèse 2 où l’homme et la femme sont clairement distingués. Pour garder à cette expression toute sa force, je préfère garder l’expression « fils d’humain » qui met mieux en évidence en quoi tout homme et toute femme peuvent se reconnaître en lui. Le Jésus historique était bien un garçon – il a été circoncis -, mais le Christ est « fils de l’humain », humain archétypique, pour ceux qui croient en lui.

[3] Paroles mises dans la bouche de Jésus au moment de sa crucifixion, par les auteurs de deux des évangiles (Matthieu chapitre 27, verset 45 ; Marc chapitre 15, verset 34), reprenant ainsi les paroles du Psaume 22, 2.

[4] Ces questions sont parmi celles posées successivement par le Seigneur Dieu à Adam et à Caïn dans le chapitre 3 et 4 du livre de la Genèse.

[5] Livre de la Genèse chapitre 1, verset 27.

[6] "Le Moine et la psychanalyste", Marie Balmary, Albin Michel, 2005.

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